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feminisme

Rose de Markus Schleinzer (2026) : « And ain’t I a woman ? » / « Et pourtant, ne suis-je pas une femme? »

11 Septembre 2026, 13:35pm

Sandra Hüller alias Herr / Rose

Sandra Hüller alias Herr / Rose

L’actrice allemande Sandra Hüller est, comme sa collègue norvégienne Renate Reinsve, l’une des actrices les plus recherchées du moment. Avec raison car que l’on aime ou pas les films dans lesquels elle joue, Hüller vous force à la regarder. En face, sans détour. Encore plus quand elle est défigurée comme dans Rose, dont elle incarne le personnage éponyme. Encore davantage quand elle est le centre d’un film aussi minimaliste que celui-ci : ses expressions aussi sont minimalistes, comme souvent chez elle, mais…captivantes.

Il serait aisé d’analyser Rose d'abord sous l’angle du féminisme. J’ai choisi de considérer les choses un peu différemment, pour me demander : qu’est-ce qu’un homme ? Quelles attitudes et valeurs sont attendues d’un bonhomme, d’un Monsieur, d’un « Herr » ("Monsieur" en allemand) ?

Le « boy’s club », au 17e siècle déjà…

Le contraste est frappant – et magistralement filmé par Schleinzer – entre « Rose » en Herr pendant la plupart du film, et l’homme redevenu la femme « Rose » à la fin de l’histoire. En femme, Rose est docile, et parle d’une voix douce et faussement humble. En Herr, iel parle fort. Iel est autoritaire, froid, dur et cassant quand il le faut. Iel supporte peu la contradiction, encore plus quand elle vient des femmes, la sienne comprise. Herr chasse, tue des ours, rigole avec les autres Herren du boy’s club local. Herr se fait serrer la main par ses semblables, pendant que les femmes baissent pudiquement les yeux. Être Herr donne le privilège de pouvoir exercer la contrainte, sur ses domestiques, sa femme, son bétail. Et les hommes qui sont servants et non maîtres baissent en permanence les yeux, comme les bonnes femmes.

J’ai reconnu dans Herr / Rose, et dans d’autres personnages masculins du film (dont le formidable juge de la fin) cette assurance que donne la certitude de pouvoir exercer le pouvoir sans conteste. Je l’ai reconnu car je l’ai vu tant de fois au travail chez mes supérieurs masculins. Et j’ai lu la surprise dans les yeux de tant d’hommes – et de femmes – quand, placée moi-même en situation d’autorité, j’ai parlé à mon tour d’une voix forte, ferme et autoritaire. Comme un Herr pour ainsi dire. Rien n’aurait-il donc changé depuis le 17e siècle, période pendant laquelle se déroule le film ? Les femmes sont-elles encore, de nos jours, considérées comme séditieuses quand elles font preuve d’attitudes dites « viriles »?

Bouleverser l’ordre établi d’une communauté est l’offense suprême, faite aux hommes chargés de la gouverner, et donc à Dieu. Le juge le rappelle d’un ton sévère à Rose, qui en réponse bat des cils dans un geste si féminin, et feint de s’étonner de cette rigueur toute masculine. Rose questionne alors la notion même d’impossible, elle qui l’a rendue possible en devenant un bonhomme, un Monsieur, un Herr.

Herr / Rose entourée du "boy's club" de son village

Herr / Rose entourée du "boy's club" de son village

« Je suis femme il est vrai… »

Hüller est particulièrement saisissante lorsque Rose / Herr rappelle, à une foule d’hommes – et de femmes – furieux d’avoir été mystifiés, qu’elle a accompli sur son domaine autant qu’un homme. Et même davantage. Hüller semble dire alors, mimant Don Rodrigue dans Le Cid :

« Je suis femme, il est vrai ; mais aux âmes bien nées

La valeur n’attend pas le genr[e] des concernés ».

 

Et l’on mesure alors la puissance fondamentalement subversive du féminisme, quand la femme relève la tête pour dire à l’homme : « je suis ton égale ». Un sacrilège après tant de siècles où l’homme a demandé à la femme : « connais et reconnais ta place, c'est-à-dire ton infériorité ». Dans Rose, le personnage principal se voit forcé, de la plus violente des manières, à admettre cette infériorité prétendument constitutive de la gent féminine.

Ce que montre brillamment le film, c’est qu’être un homme signifie d’abord être en situation de décider soi-même de son destin. De choisir en liberté, ce qu’on veut et ce qu’on peut être pour soi-même, sa famille, la société. À cet égard, l’une des plus belles surprises du film est que « Rose » n’est pas la seule femme à revendiquer non sa masculinité, mais sa liberté. Et la sororité redevient, entre ces femmes considérées comme indument viriles, un mot pleinement chargé de sens.

Sojourner Truth (1797-1883)

Sojourner Truth (1797-1883)

La femme est un Mensch comme les autres

Schleinzer donne finalement à voir que « la femme est un homme comme les autres ». Elle est donc à part entière un Mensch, un être humain, à distinguer du mot Mann qui désigne en allemand l’individu de sexe masculin. Et Rose, par sa force et sa noblesse de caractère va même jusqu’à incarner le Mensch au sens yiddish, soit « une personne digne d’être admirée et imitée, qui possède un caractère noble. Pour être un vrai Mensch, il faut avoir le sens de la droiture, de la responsabilité et de la décence. »[1]. Une fois le mot Mensch pris dans son acception yiddish, peu de personnages masculins du film (voire aucun d’entre eux) peuvent se targuer d’être des Menschen.

Au 19e siècle déjà, Sojourner Truth, esclave devenue militante abolitionniste et féministe aux États-Unis, écrivait :

Look at me.

Look at my arm.

I have plowed and planted and gathered into barns, and no man could head me.

And ain’t I a woman?

***

Regardez-moi.

Regardez mon bras.

J'ai labouré, semé et engrangé les récoltes, et nul homme n'a pu me devancer.

Et pourtant ne suis-je pas une femme ?

 

Rose est un film à voir absolument et n'est pas la caricature féministe que décrivent certains. Au contraire, à une époque où les droits des femmes subissent de nouvelles attaques, et que le masculinisme profite de ce recul pour retrouver de la vigueur, Rose apparait comme une œuvre complexe et dérangeante, par les signes, les symboles, et les représentations qu’elle bouleverse. Une approche du cinéma complexe, dérangeante, provocatrice : logique lorsqu’on sait que Schleinzer a été un collaborateur de son compatriote Michael Haneke.

L’histoire ne dit pas quelle épitaphe Rose aurait voulu écrire pour elle-même, mais on pourrait imaginer ces mots :

« Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Tout comme la femme naît libre et demeure égale à l’homme en droits »[2].

 

 

 

 

 

 

[1] Leo Rosten, Les Joies du yiddish, Calmann-Lévy, 2011

[2] Inspirés de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (1789) et de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne (1791).

 

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House of the Dragon, season 3, final episode: A Queen is born

17 Août 2026, 11:00am

Emma d'Arcy as Queen Rhaenyra Targaryen in House of the Dragon

Emma d'Arcy as Queen Rhaenyra Targaryen in House of the Dragon

Burn Mercy. Burn Obedience. Burn Justice. Burn the Faith. Burn Destiny.

The third season of House of the Dragon (HoD) was not its best for the main part. The action moved too slowly – so much that I fell asleep during episode 1 and its endless battle royale on the storming seas; the actors often seemed out of character; the new self-appointed Queen, Rhaenyra Targaryen, complained a lot about how ruling a penniless queendom with a starving population and a stubborn prince consort was tough. Also, where Game of Thrones (GoT) used its numerous characters to portray a gallery of ambiguous people that blurred the line between bad and good, HoD seems to be wasting its best characters in this third season. Alicent Hightower, the malicious queen dowager, is pretty much useless. Daemond, her cruelest son, is only interesting because he's still one-eyed. Sir Criston Cole is fighting on the field but its dedication to a seemingly lost cause makes no sense. As for Lors Corlys, he is pouting – again – alone at sea. Fortunately for us, Aegon II Targaryen, the fallen king, is still alive, and all evil.

And then comes episode 7 with a glorious fight of dragons of epic proportions. And then comes episode 8, the final one, and we’re rewarded for our patience after the previous tedious episodes, and we are reminded how and why HBO produces some of the best TV shows in the world. The final battle alone is a masterpiece, releasing all the tragic tension of the season, as we know that in the end everything will be reduced to blood and fire.

Burn Mercy. Burn Obedience. Burn Justice. Burn the Faith. burn Destiny. Burn it all. All that was announced at the beginning of season 3 adds up in that final episode.  In a way that makes us impatient to watch the next season, which is supposed to be the concluding one.

The season 3 of House of the Dragon, even with all its flaws, also made 3 powerful points that I want to reflect on in this review.

“You can’t own a dragon and not be transformed by that beast”
 
In other words: Power corrupts, and absolute power corrupts absolutely. Rhaenyra tries to fight that trend at the beginning of the season. But then we watch her transform into the monster she rides – a dragon capable of burning hundreds of people with a single breath - through every decision she takes to gain more dominance.
 
HoD is a world where ruling entails destruction, death, sorrow. On the contrary, King Viserys I Targaryen, Rhaenyra’s father, is deemed weak by most because he chose the peace of the realm above the desire to hold absolute power.
 
For the road to absolute power is a dark one, a road to perdition from which you can hardly come back. Rhaenyra slips into darkness, slowly but surely, and yet she blames everyone but herself for choosing that bleak path. Like so many other ruthless rulers in the history of Empires and Kingdoms, Rhaenyra refuses to be held accountable for the chaos she sows.
 
“You’re a woman longing for power: that is enough for people to hate you”
 
Whether the universe of GoT is feminist or not, remains a subject of strong debate. On the one hand, the shows portray strong and even fierce women such as Cersei Lannister, Sansa and Arya Stark, and of course the infamous Daenerys Targaryen. But in the end, all these women must either bow to the will of men, or disguise themselves as boys, or accept only pieces of kingdom or sovereignty.
 
Maybe the series’ point of view is simpler as it tries to be realistic: women, even when they are educated, determined, bold, will always be hindered when they’re perceived as threats to masculine power. Or they are expected to join the boy’s club if they want to have the slightest chance of making it to the top, where kings decide who may become queen.
 
HoD, as well as GoT, tell an eternal story: power games are ones where women are only tolerated by men. Women are welcome to try and challenge the status quo, but they must be willing to lose a lot, if not everything. 
 
“Being alive is not exactly the contrary of death" 

The kings and queens that are represented in this universe thus live in another reality, and in loneliness, precisely because everything to them is a matter of death or life: either you live and rule over everything and everyone, or you don’t deserve to keep breathing.
 
 
Few people show compassion or pity in the universe of GoT. and as a result, a lot of characters end up hurt, crippled, orphans, or widowed.
 
In their hubris, those who inflict the greatest pain deem themselves merciful when they let their victims live. But for most people, what is life worth, when your home has been shattered to the ground, your family is gone, and you know that you will be starving besides crying in many years to come?
 
The kings and queens that are represented in this universe thus live in another reality, and in loneliness, precisely because everything to them is a matter of death or life: either you live and rule over everything and everyone, or you don’t deserve to keep breathing.
 
GoT already made it clear: only those who see absolute power as the ultimate means and goal of their lives can embark on the mission to eventually sit on the Iron throne. As for the others, death is awaiting them.
 
Season 4 will tell us if Queen Rhaenyra, who has already lost most of her children in her quest for might and glory, is ready to destroy everyone that stands between her and The Iron Throne, even at the cost of her own life.

 

 

 

 

 

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Les Graines du figuier sauvage, de Mohammad Rasoulof (2024) : un chef-d'oeuvre nommé "liberté, égalité, sororité"

3 Août 2026, 00:09am

Les Graines du figuier sauvage, de Mohammad Rasoulof (2024) : un chef-d'oeuvre nommé "liberté, égalité, sororité"
Gif tiré du film d'animation PERSEPOLIS (2007), réalisé par Vincent Paronnaud et Marjane Satrapi

Gif tiré du film d'animation PERSEPOLIS (2007), réalisé par Vincent Paronnaud et Marjane Satrapi

Prologue : Rasoulof ou le cinéma retrouvé le temps d’un été

Les chefs-d’œuvre sont rares, et encore plus au cinéma.

L’été est généralement une morne plaine pour les amateurs de 7e art qui ne passent pas leurs vacances à Paris, où fleurissent de merveilleuses rétrospectives de films en noir et blanc qu’on a déjà regardés cent fois mais qu’on retourne voir volontiers, parce qu’on ne saurait manquer ces ardentes retrouvailles annuelles avec Marcello Mastroianni. La saison estivale est aussi un plateau solitaire pour ceux qui sont peu friands des blockbusters dont beaucoup se délectent pour se divertir de la canicule, surtout quand « Tomdaya » est à l’affiche de 2 films en même temps, l’Odyssée ET Spiderman – à regarder dans l’ordre qu’on souhaite, au risque toutefois d’une certaine confusion et de ne plus savoir in fine à quelle araignée de Troie se vouer.

Ayant l’infortune de faire partie de ces deux catégories de cinéphiles frustrés, je me suis résolue à regarder la semaine dernière, dans le confort de mon canapé, Les Graines du figuier sauvage, du cinéaste iranien Mohammad Rasoulof, que diffuse actuellement ARTE.

 

Les Graines du figuier sauvage : trois films en un

Les chefs-d’œuvre sont rares, et encore plus au cinéma. Et ce film de Mohammad Rasoulof, qui a reçu le prix spécial du festival de Cannes en 2024, en est incontestablement un. Malgré la distinction obtenue à Cannes, je m’étais abstenue depuis 2 ans de le regarder. Ma chair était triste et je pensais avoir vu tout le cinéma politique et social iranien. La cause était selon moi entendue : le film se tenait dans le contexte des manifestations de 2022 en Iran, où les femmes notamment tentaient d’arracher leur émancipation en scandant « Femmes, Vie, Liberté », et en invoquant la mémoire de Mahsa Jîna Amini, étudiante d’origine kurde morte cette année-là dans des circonstances controversées, après son arrestation par la police des mœurs iranienne pour port d’une tenue « inappropriée ». La messe était dite : il y aurait nécessairement, dans ce film, une ligne claire tracée entre les bons et les méchants, les seconds obtus et violents, et les premiers rêvant d’un exil éternel vers un Occident fantasmé comme un paradis doté de toutes les vertus libérales.

Mes idées préconçues ne me préparaient donc en rien au choc que provoqua en moi ce film, rythmé par une tension quasi-constante. Cette œuvre n’était pas celle que j’attendais, parce qu’elle portait en elle au moins trois films, reliés entre eux par une trilogie féminine formidable – les actrices Soheila Golestani, Mahsa Rostami, Setareh Maleki, qui ont réellement été contraintes à l’exil en Europe pour certaines d’entre elles après la sortie du film.

 

La comédie féminine

Le film est d’abord un tendre hommage à la tradition des palabres féminines, telles que la regrettée Marjane Satrapi nous l’a donné à voir dans Persepolis. Najmeh (Soheila Golestani) et ses deux filles, Rezvan (Mahsa Rostami) et Sana (Setareh Maleki), forment toutes les trois une bande apparemment complice, où la mère joue son rôle pour faire comprendre à ces jeunes femmes la place qui leur revient dans la société iranienne, sans trop contraindre toutefois leur caractère affirmé et leurs aspirations à une plus grande autonomie.

En ce sens le film est d’abord une histoire de femmes : celle de Najmeh, ses filles, et leurs amies. Mais c’est aussi l’histoire des femmes qui s’entraident en cachette de leurs maris, des femmes qui manifestent dans la rue, des femmes qui prennent des risques pour donner chair à leurs idéaux, des femmes qui doutent, des femmes qui pleurent, des femmes qui souffrent. La cuisine et la nourriture occupent logiquement, dans ce cadre, une place centrale. Najmeh est celle qui prépare et orchestre les repas comme des moments de cohésion familiale, mais on la voit elle-même peut manger, et elle apparait tout au long du film comme une femme qui considère que sa dignité sociale tient en premier lieu dans sa capacité à garder voilés ses plaisirs, ses désirs, ses affects.

Face à ces femmes puissantes, les hommes sont à la fois omniprésents et désincarnés. Ils représentent avant tout le pouvoir et l’autorité, plutôt que des pères, des époux, des collègues. Et la fantaisie des femmes qui les entoure est dangereuse en elle-même : rire, se moquer des garçons, se réunir pour se coiffer et se maquiller, sont des futilités qui paraissent autant de défis à l’ordre établi.

 

Le drame conjugal et familial

« Et, quoique que le dehors soit sans émotion,

Le dedans n'est que trouble et que sédition… »

Corneille, Polyeucte

 

Najmeh est la gardienne du temple. Celle qui taille avec adoration la barbe de son mari, lui prodigue un massage après une dure journée de travail, fait écran entre lui et ses filles lorsqu’elles celles-ci font preuve d’indiscipline. Une épouse dévouée, attentive et compréhensive, qui fait toujours passer les besoins de son conjoint avant les siens, selon ce qui est attendu d’elle.

Son destin semble scellé. Pourtant Mohammad Rasoulof s’emploie méthodiquement à gratter la surface de ce personnage trop lisse, qui est certainement le personnage le plus complexe du film. Car c’est elle par qui le scandale arrive, quand elle persuade son mari récemment promu dans le système judiciaire, de profiter de tous les avantages que lui offre cette nouvelle carrière. Najmeh est un être de désirs refoulés, mais de désirs néanmoins. Elle prétend ne rien souhaiter pour elle mais en réalité elle veut tout : une plus grande maison, un nouveau lave-vaisselle, des filles brillantes bien que soumises, un mari pleinement investi dans son travail et donc peu présent pour sa famille mais qui devrait être en même temps un père dévoué et à l’écoute de ses enfants.

Au-delà des dilemmes moraux et juridiques qui se posent à son mari Iman alors que le mouvement de contestation dans la rue s’amplifie, et que la réponse du gouvernement se durcit, c’est donc aussi l’explosion des désirs contradictoires de Najmeh qui bouleverse l’équilibre précaire de leur bulle domestique. Si les manifestations sont la plupart du temps montrées hors champ – ou à travers des extraits de vidéos réels – la colère qui flambe dans la rue exacerbe les sentiments et les passions des membres de cette famille jusque-là prétendument sans histoires. Elle produit des lignes de faille infranchissables entre les différents protagonistes de ce huis-clos intime.

« Couvrez cette révolution que je ne saurais voir » pourrait dire Najmeh, mais elle ne peut empêcher que la grande Histoire percute la sienne. Et le drame naît de ces questions insolubles qui se posent alors à chacun des membres de cette famille : doit-on choisir celle-ci plutôt que la justice ? Doit-on être loyal envers ce qu’on croit être la vérité plutôt qu’envers ses proches ? Peut-on détourner le regard des visages les plus meurtris par les violences croissantes, et pour autant dormir tranquille ? Peut-on choisir d’être une île, et refuser de comprendre que chaque mort humaine nous diminue, parce que nous appartenons à une humanité commune ?

 

Le thriller politique

Cette dimension du film est la plus inattendue, mais Mohammad Rasoulof l’insère dans la trame de l’histoire avec finesse et talent, de sorte que les spectateurs sont agrippés par la tension croissante qui doit permettre la résolution de l’histoire. Le thriller implique généralement un crime, et la mise en scène d’un personnage en mission pour découvrir le coupable, ce personnage n’étant pas nécessairement un fonctionnaire de police comme dans le roman policier. En ce sens, on pourrait définir le thriller politique comme une histoire portant sur la résolution d’une affaire ayant causé ou causant un trouble à l’ordre public. Les figures en sont généralement bien identifiées : le « ripou », le justicier pétri de contradictions mais foncièrement intègre, voire la femme fatale prise entre les deux premiers. Les Graines du figuier sauvage peut ainsi par moments faire penser à la magnifique « trilogie du Caire » de Tarik Saleh (Le Caire confidentiel, La Conspiration du Caire, Les Aigles de la République).

Mohammad Rasoulof nous offre un thriller politique à double détente, affirmant en quelque sorte que l’oikos – l’unité domestique en grec – est aussi un lieu de pouvoir éminemment politique, où les rôles sont précisément attribués de sorte que l’homme se retrouve, sans surprise, en position de Chef suprême. Mais la révolte gronde, le désordre prend racine au cœur même du foyer, les ennemis avancent masqués. Les femmes mentent, se protègent, s’allient contre le mal. Mohammad Rasoulof porte ainsi à l’écran une sororité tortueuse, ambiguë, imparfaite, mais une sororité réelle et puissante.

 

Éloge de la liberté

Ces trois dimensions du film trouvent leur unité et leur cohérence dans l’ode vibrante à la liberté qui les parcourt toutes, avec un message impérieux : la liberté a nécessairement un prix. Et une fois libéré, on ne peut plus renoncer à cette liberté, on ne peut plus se dé-libérer. On doit alors inévitablement aller jusqu'au bout de ce chemin, là où aucune chaîne ne pourra plus nous retenir.

« La liberté n’est pas un échange, c’est la liberté » écrivait André Malraux dans La Condition humaine, et chacun des personnages féminins l’exprime à sa manière. La liberté, c’est aussi celle que procure le cinéma ; c’est la liberté de l’artiste, de la pensée, de l’imagination. En prenant tous les risques pour faire ce film, Mohammad Rasoulof a réclamé cette liberté, pour lui-même et pour tous ceux qui croient que « la vraie vie, …, la seule vie par conséquent pleinement vécue » (Marcel Proust), c'est l’amour du cinéma.

***

Les Graines du figuier sauvage n’est pas seulement un film politique, ni seulement un film social. C’est d’abord et avant tout un grand film. Un de ces précieux films qui suscitent en vous tout l’éventail des émotions humaines, le temps d’une séance de cinéma – rire, pleurer, avoir peur, entre autres. Et même si ce tourbillon d’émotions peut avoir quelque chose, par moments, d’écrasant, vous en redemandez encore. Et l’écho du film résonne longtemps dans vos cœurs et vos esprits. Et quelque chose en vous aura irrémédiablement changé entre le début et la fin du film.

Amineh Arani, Mahsa Rostami, Mohammad Rasoulof, Setareh Maleki, Niousha Akhshi. Photocall du film "Les Graines du figuier sauvage". 77e Festival de Cannes, 24 mai 2024. Crédit Jacky Godard/Photo12

Amineh Arani, Mahsa Rostami, Mohammad Rasoulof, Setareh Maleki, Niousha Akhshi. Photocall du film "Les Graines du figuier sauvage". 77e Festival de Cannes, 24 mai 2024. Crédit Jacky Godard/Photo12

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