Rose de Markus Schleinzer (2026) : « And ain’t I a woman ? » / « Et pourtant, ne suis-je pas une femme? »
L’actrice allemande Sandra Hüller est, comme sa collègue norvégienne Renate Reinsve, l’une des actrices les plus recherchées du moment. Avec raison car que l’on aime ou pas les films dans lesquels elle joue, Hüller vous force à la regarder. En face, sans détour. Encore plus quand elle est défigurée comme dans Rose, dont elle incarne le personnage éponyme. Encore davantage quand elle est le centre d’un film aussi minimaliste que celui-ci : ses expressions aussi sont minimalistes, comme souvent chez elle, mais…captivantes.
Il serait aisé d’analyser Rose d'abord sous l’angle du féminisme. J’ai choisi de considérer les choses un peu différemment, pour me demander : qu’est-ce qu’un homme ? Quelles attitudes et valeurs sont attendues d’un bonhomme, d’un Monsieur, d’un « Herr » ("Monsieur" en allemand) ?
Le « boy’s club », au 17e siècle déjà…
Le contraste est frappant – et magistralement filmé par Schleinzer – entre « Rose » en Herr pendant la plupart du film, et l’homme redevenu la femme « Rose » à la fin de l’histoire. En femme, Rose est docile, et parle d’une voix douce et faussement humble. En Herr, iel parle fort. Iel est autoritaire, froid, dur et cassant quand il le faut. Iel supporte peu la contradiction, encore plus quand elle vient des femmes, la sienne comprise. Herr chasse, tue des ours, rigole avec les autres Herren du boy’s club local. Herr se fait serrer la main par ses semblables, pendant que les femmes baissent pudiquement les yeux. Être Herr donne le privilège de pouvoir exercer la contrainte, sur ses domestiques, sa femme, son bétail. Et les hommes qui sont servants et non maîtres baissent en permanence les yeux, comme les bonnes femmes.
J’ai reconnu dans Herr / Rose, et dans d’autres personnages masculins du film (dont le formidable juge de la fin) cette assurance que donne la certitude de pouvoir exercer le pouvoir sans conteste. Je l’ai reconnu car je l’ai vu tant de fois au travail chez mes supérieurs masculins. Et j’ai lu la surprise dans les yeux de tant d’hommes – et de femmes – quand, placée moi-même en situation d’autorité, j’ai parlé à mon tour d’une voix forte, ferme et autoritaire. Comme un Herr pour ainsi dire. Rien n’aurait-il donc changé depuis le 17e siècle, période pendant laquelle se déroule le film ? Les femmes sont-elles encore, de nos jours, considérées comme séditieuses quand elles font preuve d’attitudes dites « viriles »?
Bouleverser l’ordre établi d’une communauté est l’offense suprême, faite aux hommes chargés de la gouverner, et donc à Dieu. Le juge le rappelle d’un ton sévère à Rose, qui en réponse bat des cils dans un geste si féminin, et feint de s’étonner de cette rigueur toute masculine. Rose questionne alors la notion même d’impossible, elle qui l’a rendue possible en devenant un bonhomme, un Monsieur, un Herr.
« Je suis femme il est vrai… »
Hüller est particulièrement saisissante lorsque Rose / Herr rappelle, à une foule d’hommes – et de femmes – furieux d’avoir été mystifiés, qu’elle a accompli sur son domaine autant qu’un homme. Et même davantage. Hüller semble dire alors, mimant Don Rodrigue dans Le Cid :
« Je suis femme, il est vrai ; mais aux âmes bien nées
La valeur n’attend pas le genr[e] des concernés ».
Et l’on mesure alors la puissance fondamentalement subversive du féminisme, quand la femme relève la tête pour dire à l’homme : « je suis ton égale ». Un sacrilège après tant de siècles où l’homme a demandé à la femme : « connais et reconnais ta place, c'est-à-dire ton infériorité ». Dans Rose, le personnage principal se voit forcé, de la plus violente des manières, à admettre cette infériorité prétendument constitutive de la gent féminine.
Ce que montre brillamment le film, c’est qu’être un homme signifie d’abord être en situation de décider soi-même de son destin. De choisir en liberté, ce qu’on veut et ce qu’on peut être pour soi-même, sa famille, la société. À cet égard, l’une des plus belles surprises du film est que « Rose » n’est pas la seule femme à revendiquer non sa masculinité, mais sa liberté. Et la sororité redevient, entre ces femmes considérées comme indument viriles, un mot pleinement chargé de sens.
La femme est un Mensch comme les autres
Schleinzer donne finalement à voir que « la femme est un homme comme les autres ». Elle est donc à part entière un Mensch, un être humain, à distinguer du mot Mann qui désigne en allemand l’individu de sexe masculin. Et Rose, par sa force et sa noblesse de caractère va même jusqu’à incarner le Mensch au sens yiddish, soit « une personne digne d’être admirée et imitée, qui possède un caractère noble. Pour être un vrai Mensch, il faut avoir le sens de la droiture, de la responsabilité et de la décence. »[1]. Une fois le mot Mensch pris dans son acception yiddish, peu de personnages masculins du film (voire aucun d’entre eux) peuvent se targuer d’être des Menschen.
Au 19e siècle déjà, Sojourner Truth, esclave devenue militante abolitionniste et féministe aux États-Unis, écrivait :
Look at me.
Look at my arm.
I have plowed and planted and gathered into barns, and no man could head me.
And ain’t I a woman?
***
Regardez-moi.
Regardez mon bras.
J'ai labouré, semé et engrangé les récoltes, et nul homme n'a pu me devancer.
Et pourtant ne suis-je pas une femme ?
Rose est un film à voir absolument et n'est pas la caricature féministe que décrivent certains. Au contraire, à une époque où les droits des femmes subissent de nouvelles attaques, et que le masculinisme profite de ce recul pour retrouver de la vigueur, Rose apparait comme une œuvre complexe et dérangeante, par les signes, les symboles, et les représentations qu’elle bouleverse. Une approche du cinéma complexe, dérangeante, provocatrice : logique lorsqu’on sait que Schleinzer a été un collaborateur de son compatriote Michael Haneke.
L’histoire ne dit pas quelle épitaphe Rose aurait voulu écrire pour elle-même, mais on pourrait imaginer ces mots :
« Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Tout comme la femme naît libre et demeure égale à l’homme en droits »[2].
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