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« Vers la lumière » de Naomi Kawase (2017) : Voyage au centre de l'intériorité ?

9 Juillet 2026, 20:25pm

« Vers la lumière » de Naomi Kawase (2017) : Voyage au centre de l'intériorité ?

Les films qui parlent de l’art de faire des films sont souvent mes préférés. « Vers la lumière » ne pouvait donc que m’interpeller, car Naomi Kawase y questionne le pouvoir ultime du cinéma, celui des images.

Kawase est surtout connue pour son film Les Délices de Tokyo (2015), une délicieuse fable sur les liens puissants que peut créer l’amour de la cuisine. C’est une réalisatrice qui ne triche pas avec les émotions. Elle les livre, brutes, fortes, obligeant le spectateur à se positionner pour ou contre tant de sentimentalisme. Certains diraient pour ou contre tant de narration mélodramatique. Pour ma part, le mélodrame est un genre cinématographique qui mérite autant que d’autres ses lettres de noblesse, dès lors qu’il est réalisé avec talent. Et Douglas Sirk, considéré comme le maître du mélodrame, est un de mes réalisateurs préférés.

Transposer en images éternelles le regard fugace que le photographe – ou le réalisateur – pose sur le monde

Dans Vers la lumière, Kawase raconte une histoire d’amour entre deux êtres que tout devrait opposer : Misako, une jeune rédactrice de textes d’audiodescription pour le cinéma, et Masaya, un photographe renommé en train de perdre l’outil sans lequel son appareil photographique est pleinement inutile : sa vue, c’est-à-dire sa capacité à transposer en images éternelles le regard fugace qu’il pose sur le monde.

Le groupe de consultants malvoyants – parmi lesquels Masaya – qui doivent permettre à Misako d’améliorer son texte, nous renvoie une question dérangeante. À quoi servirait le cinéma sans les images ? Pourquoi s’enfermer dans une salle obscure alors qu’on pourrait rester dans le confort de son logement à écouter un livre audio, ou à feuilleter les pages rugueuses d’un ouvrage dont les limites textuelles permettent de laisser libre cours à notre imaginaire ? Aller au cinéma ne serait-il donc que le loisir de personnes trop paresseuses intellectuellement pour libérer elles-mêmes leur imagination créatrice, en laissant le soin à un.e autre d’imposer dans leurs esprits des visions forcément subjectives, et donc nécessairement imparfaites pour le spectateur ? 

Kawase choisit clairement son camp pour répondre à ces questions. Le cinéma est un art puissant car il est un spectacle total qui sollicite tous nos sens. Se remémorer l’odeur de l’être aimé à travers le personnage qui étreint son amante, reconnaître comme si on y était le bruit des vagues qui se fracasse sur la douleur de l’absence, voir la lumière dans sa pureté, alors qu’elle est recréée par divers artifices cinématographiques.

Le cinéma ne se réduit pas aux dimensions de la toile sur laquelle le film est projeté, mais se gonfle jusqu’à embrasser toute l’ampleur de notre intériorité

L’un des consultants qui aident Misako l’exprime si bien : les meilleurs films sont ceux qui créent un monde que l’on peut emporter avec soi une fois la séance terminée. Le cinéma ne se réduit pas aux dimensions de la toile sur laquelle le film est projeté, mais se gonfle jusqu’à embrasser toute l’ampleur de notre intériorité. Les spectateurs malvoyants vivent pleinement leur séance de cinéma, parce que le texte de Misako leur raconte le film en leur parlant d’eux, de leur souvenir d’une balade à la mer, de l’émotion d’une histoire d’amour trop tôt terminée, d’un coucher de soleil à nul autre pareil.

Comme les spectateurs du film dans le film, Misako et Masaya font ensemble ce voyage intérieur vers la lumière, dans ce lieu où résonnent fort les morts de Saint-Exupéry : « on ne voit bien qu’avec le cœur, l’essentiel est invisible pour les yeux ».

 

« Vers la lumière » de Naomi Kawase (2017) : Voyage au centre de l'intériorité ?
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